19/05/2017

Tout peut arriver... (une conversation avec Gary Cummiskey)




Une conversation avec Gary Cummiskey a été publiée par  The Odd Magazine dans son 14e numéro (Oddity 14). Très moderne et inspiré, ce e-magazine est animé, depuis Kolkata (Calcutta) en Inde, par Sreemanti Sengupta. Il est ouvert à la création internationale (textes, poèmes, interviews, photographies et vidéos).

https://theoddmagazine.wixsite.com/oddity14/odd-interview

Sreemanti Sengupta anime "The Odd Magazine" avec Snigdhendu Bhattacharya. 

Gary Cummiskey est un poète et éditeur d'Afrique du Sud, qui vit à Johannesburg. Il est l'auteur d'une douzaine de recueils de poésie et d'un livre de nouvelles (Off-ramp). Il a édité un ouvrage collectif sur le poète Beat sud-africain Sinclair Beiles (Who was Sinclair Beiles?, Dye Hard Press, 2009).
Gary Cummiskey lors d'un séjour à Paris en avril 2016 (photo Hugo Sourdin)

Voici la traduction française de cette conversation: 

Gary Cummiskey: Tu es né en 1950. Je suis curieux de savoir ce que cela signifiait d'être un jeune homme à la fin des années 60 et au début des années 70. C'était la fin d'une époque et quelque chose de nouveau était en train de naître.

Bruno Sourdin: On ne peut pas parler de cette époque sans insister sur le choc libératoire que fut, en France, pour ma génération, la révolte de mai 1968. J’avais à peine 18 ans.  C’était tout à la fois un rejet de la société de consommation, une contestation des savoirs, un moment d’illusion révolutionnaire et un besoin de changement radical de la vie. Je me souviens : en ces temps-là, les poètes académiques parlaient comme des mandarins. On était au bord de l’asphyxie. C’était un vieux film pitoyable, pathétique et surtout très emmerdant. La poésie avait perdu tout éclat. On a vécu les évènements de mai 68 comme une libération, avec tous ces slogans qui semblaient sortis d’un livre de poésie surréaliste : « Sous les pavés, la plage », « Il est interdit d’interdire », « Cours camarade, le vieux monde est derrière toi », la vie est ailleurs »…

GC: Tu a réalisé ton premier collage en 1970 et ton premier recueil de poèmes, Les Haillons d'écume, a été publié en 1977. Comment as-tu commencé à écrire de la poésie et à faire des collages? Et pourquoi des collages?

BS: J’ai écrit mon premier poème en 1970, les cheveux au vent, dans un état d’allégresse imprévisible, entre Burgos et Granada. Tanger et Marrakech étaient encore loin. Ma première expérience d’écriture est bien liée à la route. Intimement. La même année, j’ai fait mon premier collage, pour donner à voir une autre réalité. Tout est parti en même temps, comme une nécessité. Je passe de l’un à l’autre, au hasard, selon mes coups de foudre. Couper-coller des mots ou couper-coller des images, qu’importe. Tout peut arriver.

GC: Les poètes Beat américains semblent avoir eu une grande influence sur ta façon de penser et d'écrire. Quand as-tu découvert les Beats et pourquoi ?

BS: Lorsque j’avais 18 ans, la lecture des poètes de la Beat Generation m’a profondément marqué. Allen Ginsberg, Jack Kerouac, Gregory Corso, Gary Snyder, Michael McClure… Et je crois que ma sensibilité en a été profondément marquée. J’ai été particulièrement émerveillé par un gros bouquin qui rassemblait des textes de William Burroughs, de Bob Kaufman et de leur traducteur, Claude Pélieu, le seul poète français qui fit partie de cette tribu extraordinaire. Claude Pélieu, qui était exilé aux Etats-Unis, faisait exploser le langage classique. Sa poésie était délicieusement brûlante et chaotique. Avec lui, c’en était fini de la vieille écriture académique désincarnée. Avec lui, on respirait. Comme on avait respiré jadis avec la génération des surréalistes.



GC: Quels artistes t'ont-ils influencé?

BS: Max Ernst aimait expérimenter des techniques qui l’aidaient à « forcer l’inspiration ». Ses collages, rassemblés dans des albums, sont de véritables chefs-d’œuvres. D’une manière générale, j’aime beaucoup les collages des surréalistes, Max Bucaille, Jindrich Styrsky, Jacques Prévert… Aujourd’hui, j’admire particulièrement le travail de Erro : grande figure de la Figuration narrative, il est aussi un créateur virtuose de collages et ses collages sont souvent à l'origine de ses peintures.

GC: Dans ton premier recueil, deux poèmes, datés de 1970, ont été écrits à Amsterdam et à Marrakech. Que représentait le voyage dans ces années 70 ?

BS: L’appel de la route. Beaucoup de hippies américains s’étaient réfugiés en Europe pour fuir la guerre du Vietnam. J’ai cotoyé beaucoup de ces beautiful people, de Marrackech à Amsterdam… C’était un temps le liberté et d’optimisme. On croyait à la bonté de l’être humain, on échangeait des idées, des rêves, des utopies. Tout cela a complètement disparu et ne se reverra pas de si tôt.

GC: Tu as aussi participé à la scène du Mail art. Comment t'y es-tu impliqué ?

BS: Je me suis en effet  beaucoup intéressé au mail art dans les années 1990. J’ai été initié par Roger Avau (Metallic Avau), de Bruxelles. J’ai participé à de nombreuses expositions dans le monde entier et j’en ai organisé deux : sur la thème de «Street is a dream » en 1993 et de « Janis Joplin » six ans plus tard. Le mail art est idéal pour garder constamment son esprit créatif en alerte. J’ai particulièrement collaborer à ces Assembling Zines, qui sont de compilations d’artistes sur un thème imposé ou libre. J’ai tissé, au fil des ans, un réseau d’amitiés qui continue d’exister à travers le réseau Facebook, une autre forme de communication créative.

GC: Tu as publié un livre de poèmes centré sur l'Inde, Hazel. Quand as-tu séjourné en Inde et qu'en as-tu rapporté ?

BS: Je considère l’Inde comme une source d’inspiration inépuisable. Hermann Hesse disait que l’Orient était « la patrie et la jeunesse de l’âme ». C’est aussi mon avis. J’ai voyagé dans les Indes dans les années 1980. Je suis fasciné par la philosophie et l’oeuvre de Sri Aurobindo. De ce voyage, j’ai rapporté un carnet de route que j’ai intitulé Pondichéry, le témoin et la roue. C’est une sorte de reportage intérieur. En Inde, on se retrouve dans une atmosphère tellement différente de l’Occident. C’est une expérience exceptionnelle. Plus tard, j’ai bien connu le poète de Calcutta Pradip Choudhuri, mon « frère éternel », qui a fait partie de la Hungry Generation. J’aime son inspiration déjantée et le vent terrible qu’il fait souffler dans sa poésie.

GC: Quelle est ta musique préférée et quels sont tes musiciens ou tes groupes favoris ?

BS: A l’été 1965, l’année de mes 15 ans, un voyage en Angleterre m’a procuré un véritable coup de foudre à l’écoute de la musique rock des Beatles. C’était entièrement neuf et brillant. Avec Bob Dylan, la magie s’est précisée. Des albums comme Highway 61 Revisited et Blonde on Blonde m’ont toujours fait vibrer par leur intensité poétique. Aujourd’hui encore. La liste est longue de ces merveilleux poètes du rock : Pete Townsend, Robert Wyatt, Jim Morrison, Lou Reed, Patti Smith… Dans un autre ordre d’idée, j’ai aussi une véritable passion pour la US Minimalist Music. Terry Riley, Steve Reich, La Monte Young, Philip Glass ont ouvert de nouveaux espaces musicaux où j’aime me promener.

GC: Tu as été ami avec des poètes et des artistes merveilleux et fascinants qui, aujourd'hui, ont disparu. Je pense au poète et collagiste Claude Pélieu, au sujet duquel tu as publié un livre, je pense aussi au poète Alain Jégou et à l'artiste Pascal Ulrich. Quels souvenirs en as-tu gardé ?

BS: J’ai commencé à correspondre avec Claude Pélieu en 1991. Il vivait dans le New York State et il fabriquait un journal-collage de l’univers. J’étais subjugué. En 1993, avec sa femme américaine Mary Beach, il est venu s’installer à Caen, en Normandie, pas loin de chez moi, et nous sommes devenus des amis. J’allais le voir régulièrement. Ça a duré un an, un souvenir merveilleux pour moi, mais pour lui et Mary, l’expérience s’est soldée par un échec cuisant. Ils sont repartis à New York au bout d’un an et j’ai repris avec Claude une intense correspondance. Claude est mort le 24 décembre 2002 sur un lit d’hôpital. Il était très malade et on a dû lui couper une jambe. Comme Rimbaud. Ça a été affreux. J’ai très bien connu Alain Jégou, qui était aussi un ami très proche de Claude Pélieu. Il était marin-pêcheur en Bretagne. J’aimais sa fureur de vivre, son regard fraternel et la volupté de son écriture. Il a écrit un formidable livre sur la mer et ses expériences de navigation, Ikaria, du nom de son bateau. Quant à Pascal Ulrich, il fonctionnait toujours dans l’urgence, sous l’impulsion du moment. Il a écrit, pour ses amis, des milliers de lettres illustrées de ses propres dessins. Je pense qu’il avait la nostalgie d’un paradis perdu. La solitude, la maladie et le désespoir ont fini par l’emporter. Sa fin a été terriblement douloureuse et nous a fait beaucoup pleurer.





GC: Tu as publié cette année un petit livre de haïkus, Chiures de mouches au plafond. Qu'est-ce qui t'attire dans cette forme de poème ? Est-ce que cela correspond à un défi ?

BS: J’ai découvert le haïku, il y a 40 ans, dans un livre de Jack Kerouac, The Dharma Bums. J’ai tout de suite été fasciné par cette poésie simple et vraie, brève et mystérieuse, sans artifices ni sophistications. J’ai écrit mes haïkus français sans contrainte spécifique, en cherchant à exprimer une spontanéité totale.

GC: Est-il difficile pour un poète de se faire publier en France aujourd'hui ?

BS: Oui et non. La place de la poésie s’est considérablement rétrécie dans la vie littéraire. Paradoxalement, elle n’a sans doute jamais été aussi inventive. Beaucoup de petits éditeurs sont prêts à défendre une poésie qui sort des sentiers académiques.

GC: Sur quels projets travailles-tu en ce moment ?

BS: Comme toujours, je fais confiance à la vie. Je suis ouvert, à l’écoute. Je souffle aussi profondément que je peux. Je marche. Je suis libre.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire